26.12.2005
Ecrire, par Charles Juliet
Écrire. Écrire pour obéir au besoin que j'en ai.
Écrire pour apprendre à écrire. Apprendre à parler.
Écrire pour ne plus avoir peur.
Écrire pour ne pas vivre dans l'ignorance.
Écrire pour panser mes blessures. Ne pas rester prisonnier de ce qui a fracturé mon enfance.
Écrire pour me parcourir, me découvrir. Me révéler à moi-même.
Écrire pour déraciner la haine de soi. Apprendre à m'aimer.
Écrire pour surmonter mes inhibitions, me dégager de mes entraves.
Écrire pour déterrer ma voix.
Écrire pour me clarifier, me mettre en ordre, m'unifier.
Écrire pour épurer mon oeil de ce qui conditionnait sa vision.
Écrire pour conquérir ce qui m'a été donné.
Écrire pour susciter cette mutation qui me fera naître une seconde fois.
Écrire pour devenir toujours plus conscient de ce que je suis, de ce que je vis.
Écrire pour tenter de voir plus loin que mon regard ne porte.
Écrire pour m'employer à devenir meilleur que je ne suis.
Écrire pour faire droit à l'instance morale qui m'habite.
Écrire pour retrouver - par delà la lucidité conquise - une naïveté, une spontanéité, une transparence.
Écrire pour affiner et aiguiser mes perceptions.
Écrire pour savourer ce qui m'est offert. Pour tirer le suc de ce que je vis.
Écrire pour agrandir mon espace intérieur. M'y mouvoir avec toujours plus de liberté.
Écrire pour produire la lumière dont j'ai besoin.
Écrire pour m'inventer, me créer, me faire exister.
Écrire pour soustraire des instants de vie à l'érosion du temps.
Écrire pour devenir plus fluide. Pour apprendre à mourir au terme de chaque instant. Pour faire que la mort devienne une compagne de chaque jour.
Écrire pour donner sens à ma vie. Pour éviter qu'elle ne demeure comme une terre en friche.
Écrire pour affirmer certaines valeurs face aux égarements d'une société malade.
Écrire pour être moins seul. Pour parler à mon semblable. Pour chercher les mots susceptibles de le rejoindre en sa part la plus intime. Des mots qui auront peut-être la chance de le révéler à lui-même. De l'aider à se connaître et à cheminer.
Écrire pour mieux vivre. Mieux participer à la vie. Apprendre à mieux aimer.
Écrire pour que me soient donnés ces instants de félicité où le temps se fracture, et où, enfoui dans la source, j'accède à la l'intemporel, l'impérissable, le sans-limite.
Charles Juliet
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25.12.2005
Quelques réflexions sur les perspectives thérapeutiques des ateliers d'écriture en HP
L’atelier d’écriture face à la psychose
L’individu psychotique pourrait, à certains égards, être comparé à une page blanche où tout ce qui s’est passé dans la vie du patient ne s’est pas toujours écrit en lui, n’a pas toujours eu " lieu ".
Pour commencer, l’atelier d’écriture va donc donner un lieu à ce qui se passe, et l’écriture va permettre d’inscrire, donner une trace à ce qu’il advient du patient.
Le premier atout de l’atelier d’écriture est d’offrir un contenant : la feuille de papier.
Les patients, au début, malmènent bien souvent cette feuille blanche, ils la gribouillent, la déchirent, la tâchent… Ils la font leur, ils y laissent leur trace, leur incision, leur inscription. Par des grattages, gribouillis, graphies illisibles ou autres scriptures au début, et ensuite par des mots, les mots des autres pour commencer, puis leurs propres mots.
La feuille blanche de l’atelier d’écriture ne restera pas blanche.
Et puis elle propose un cadre, elle a des bords, une limite rassurante.
La feuille, le cahier, le recueil donne enfin un lieu, une unité, un garant externe à l’intégrité du moi. Les choses et les mots écrits ne s’effaceront plus, ne se dissoudront pas, ne s’échapperont pas dans tous les sens. Ils resteront là, assemblés, rassemblés. La trace du patient.
Le groupe de l’atelier d’écriture est aussi en lui-même un contenant structurant.
" Le groupécriture a une dimension nourricière étayante, chacun construit son écriture à partir d’emprunts faits aux autres. Cela passe par l’immersion prolongée dans la matière groupale et langagière, dans ce que Freud appelle " la substance commune ", puis par l’appui sur le récit de groupe qui sert de matrice et de trame à la naissance de sujets singuliers "
L’animateur est à la fois le père, qui fixe les règles, la loi de l’atelier ; et aussi la mère, qui enveloppe le groupe, écoute et reçoit la parole de chacun, la déchiffre. L’animateur sert ainsi de miroir qui permettra à chaque participant de se voir exister. Il est aussi un traducteur de la parole écrite de chacun, comme une mère traduit les impressions de son enfant-infans pour le faire exister au monde.
Le groupe tout entier permet ce jeu de miroirs, d’échos et de résonances.
Cette dimension étayante du groupe est une partie importante du travail de l’atelier. A cet égard, la co-animation entre un thérapeute et un animateur permet des perspectives intéressantes, en recréant un couple-repère. Le groupe, ainsi, s’apparente à une famille et chacun peut y rejouer des morceaux de sa vie infantile. A la fois angoissante dans la peur de disparaître dans le groupe, de s’y confondre, et à la fois rassurante en donnant des points d’appui et des retours.
Grâce à l’atelier d’écriture, les textes écrits ne resteront pas lettres mortes. Le patient n’écrit plus pour lui seul, dans son délire intérieur et sans borne. Il écrit dans et pour le groupe. Les mots qu’il écrit ne sont plus en errance, sans repères, ils ont un but : l’atelier.
Toute écriture s’apparente à une bouteille à la mer. Dans l’atelier, l’animateur sera celui qui trouvera la bouteille et l’ouvrira, la lira. Il y aura un destinataire à ces mots (maux) là. Il y aura une fin aux phrases et aux mots, un dessein : être lu, lisible aux autres.
L’animateur (et le groupe), dans ses retours sur les textes écrits, palliera les défauts de sens et de lien. Il sera celui qui recevra les signes (les mots, les traces, les gribouillis) du patient et qui saura les déchiffrer, les comprendre, leur donner du sens. Les signifiants ne seront plus gratuits, lâchés dans le vide. Les mots s’écriront à l’intérieur d’un texte, d’une parole, ils auront un lieu (le texte et le groupe) pour prendre leur place, leur sens. C’est à partir de ces interprétations que le patient pourra se situer, se définir, exister.
La geste d’écriture est aussi un contenant fort. A travers la graphie, le mouvement d’écrire, comme une berceuse, le corps s’éprouve lui-même, il existe. Il ne s’évanouit pas, ne s’éparpille pas, ne disparaît pas, il se contient, il a ses bornes et son " sens ", le sens de l’écriture, du tracé.
Certes, au départ, quand on écrit, on passe par une étape angoissante de séparation : on se défait de quelque chose de soi (on se déprend du fusionnel, on appréhende en quelque sorte la mort qui est aussi la naissance de soi sur la feuille blanche).
Ce premier stade de l’écriture, la séparation, peut être terrifiant et certains patients ne pourront s’y résoudre et refuseront d’écrire, ou alors gribouilleront à n’en plus finir pour ne pas se séparer de la ligne, du tracé, ne pas lever le stylo et se séparer de cette graphie intime.
Mais peu à peu le patient se rend compte qu’il y a un effet positif à lâcher ses mots. Certes, on se sépare d’une partie de soi, mais on en garde une empreinte, une preuve matérielle qui ne disparaîtra pas. Les mots écrits, fixés et produits par chacun d’entre nous, nous rappellent que nous existons, ils bornent une existence qui sans cela se déliterait sans fin.
Toutes les choses qui étaient inassimilables à l’intérieur du psychisme trouvent enfin un lieu pour y être déposées. Elles n’ont plus à se débattre à l’intérieur de moi pour s’inscrire vainement dans mon psychisme qui ne retient rien. Cette part de moi qui m’échappait totalement à l’intérieur de moi, que je ne saisissais pas parce qu’elle n’arrivait pas à s’inscrire dans ma conscience et mon vécu peut enfin être lisible, par moi et par les autres.
Cette séparation première induite par l’écriture se prolonge dans la question du clivage, qui est au cœur de l’écriture. Il y a deux personnes lorsque l’on écrit : il y a celui qui écrit, et il y a celui qui est écrit. En écrivant sur le fou que je suis, je suis celui qui raconte le fou, et je ne suis plus entièrement le fou.
Ce clivage permet de me défendre, de sauvegarder une petite part de moi. L’effondrement psychotique n’est plus total. J’abandonne certes une part de moi à cette influence mais je garde, par l’écriture, un espace indemne en moi qui assiste à cet effondrement, qui le met en mots. Le néant n’est plus le seul maître à bord.
En écrivant, le patient prend davantage le contrôle des choses. Il n’est plus seulement celui qui subit les phénomènes qui l’agitent, il est aussi celui qui les écrit. Il en devient un peu le maître, l’auteur. Il échappe ainsi à l’effondrement total. Il redevient celui qui agit, celui qui écrit. Il a une prise sur les choses qui lui arrive.
Le psychotique écrit à la place de celui qui, enfant, n’avait pas pu s’écrire. Il trace l’empreinte de cet enfant sur la page qui était restée blanche jusqu’ici. Grâce à l’atelier d’écriture, il écrit au nom de cet enfant, avec la certitude d’être lu, entendu. La certitude d’exister.
L’atelier d’écriture face à la névrose
Quand la réalité, pour quelque raison que ce soit, nous attrape, nous saisit, nous fige, nous pétrifie dans ses inhibitions et autres impossibilités de vivre, l’écriture remet du jeu (le jeu nécessaire aux gonds d’une porte pour que celle-ci puisse s’ouvrir) entre moi et la réalité. Ne plus être saisi, ravi d’effroi, mais remettre la parole en marche, ligne après ligne.
Si l’on imagine que la névrose est une sorte de barrage sur la rivière de nos pulsions, qui les retourne contre nous et les noie au fond de nos eaux primordiales, on peut imaginer que l’écriture permettra d’ouvrir d’autres voies, des affluents, pour que les pulsions puissent se jeter dans un autre lit et s’y exprimer pleinement. L’écriture sera alors l’instrument d’une sublimation réussie.
Les pulsions qui ailleurs peuvent être refoulées, inhibées, faire l’objet d’obsession ou de passage à l’acte dangereux auront, dans l’écriture, un autre destin. Sublimées. L’écriture sera la nouvelle expression de ces pulsions, une expression jouissive, restaurant une certaine valorisation de soi.
L’idée est de considérer l’écriture (comme on peut d’ailleurs déjà considérer la peinture, le modelage ou la musique) comme une expérience physique, la traversée d’un vécu par les mots, la voix, la main qui écrit. Trouver dans le corps et l’écriture un nouveau destin pour le psychisme.
L’écriture, et particulièrement l’atelier d’écriture, est un travail de " saisissement ". Certes, il y a une première étape qui peut paraître " dangereuse " qui s’apparente à la régression, où l’écrivant se laisse " saisir ", prendre par ses images, ses affects, ses fantasmes, ses souvenirs à mettre en mots. Mais le fait de devoir les écrire oblige chacun à saisir à son tour ces affects. Ne pas se laisser prendre entièrement par les images et les sentiments puisqu’il faut en devenir maître, les canaliser, les mettre en mots, trouver un code organisateur de la pensée ou de ses fragments, les symboliser, les extérioriser. S’en séparer en quelque sorte, pour les mettre sur la page et les donner à lire. Etre lisible.
Et puis il y a le dernier saisissement, où il s’agit de saisir ce que l’on a écrit, c’est-à-dire comprendre, décrypter ce que l’on a couché sur le papier, saisir ce qui nous a échappé.
Le texte devient une sorte de prise, comme en escalade. Je tiens la vie par un bout, et je ne la lâche pas. Ce bout, c’est le texte. Toutes les difficultés que l’on a pu rencontrer dans sa vie, si cela peut constituer un texte, alors c’est peut-être que cela nous a aussi constitué nous-mêmes, comme une force qui se tient debout, cela nous a forgés tels que nous sommes. Une chance. Celle d’être ce que l’on est.
En atelier, chacun va pouvoir trouver ses propres mots, sa voix propre. Que la langue ne soit plus ce cadre dans lequel il faut se fondre sans raison, parce que la règle est ainsi faite, mais au contraire, habiter sa propre langue pour pouvoir enfin s’y sentir chez soi. Se resituer soi-même parmi les règles des mots et du monde, les faire siennes, comme il faudrait faire sienne la langue de nos parents, en y trouvant notre propre place, en la mettant soi-même au monde.
Ce " détour " par l’écriture permet de revivre concrètement, dans le corps, cet accouchement de soi. S’accoucher soi-même sur la page. Etre l’auteur de soi et de sa vie. Il ne suffit pas de dire les mots pour que les mots agissent : il faut agir les mots. Ecrire permet cette réalisation effective.
" Pour s’écrire, il ne suffit pas d’éprouver, il faut pousser la métamorphose de la sensation en mots "
Comme le transfert dans la cure, l’écriture permet ainsi de revivre le phénomène psychique, de l’agir, d’en faire quelque chose.
L’écriture fournit en outre un objet transitionnel : le texte, qui peut être exploité à la fois dans son procès (le texte en train de s’écrire), mais aussi dans la trace qu’il laisse. On peut revenir sur un texte, se relire, s’y relire, et se réécrire si on le désire. On peut garder un texte, le donner, s’en débarrasser, le brûler, le jeter… Le destin du texte pourra ainsi matérialiser le devenir de la partie de son auteur qu’il incarne.
On écrit forcément avec ce que l’on est, tout ce que l’on est, seulement ce que l’on est. C’est pourquoi, à mon avis, on n’a pas besoin d’écrire sur ce que l’on est. Mes propositions d’écriture en atelier ne portent donc pas sur des sujets qui demandent de parler de soi, sur soi, ses névroses, ses peurs, ses pulsions…
Bien au contraire, les points de départ d’écriture en atelier font appel à autre chose, ce qu’on croit être ailleurs, une sorte d’échappée, afin que s’échappe malgré nous ces parts de nous-mêmes que nous ne connaissions pas, et qui surgiront au détour d’un texte.
L’atelier d’écriture est un lieu où les mots et les choses sont convoqués, sans savoir vraiment qui on invite. Viendront les mots et les choses qui voudront venir, qui nous échapperons et que nous pourrons, ensemble, rattraper, mettre en mots (et non pas en cage).
Le texte alors, est une sorte de relique de soi, de ce qu’on croyait mort en soi et dont il reste des traces, des empreintes qui renaissent sur le papier.
A travers les textes, les mots, les écritures des uns et des autres qui se feront résonances, échos, divergences au sein du groupe formé par l’atelier, chacun pourra apprendre à se situer dans la communauté, entre la dimension fusionnelle et séparée du monde. Chacun apprendra à y prendre à sa place, à trouver les mots pour le dire.
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