03.11.2006

Quelques textes

Textes que quatre patients ont écrits lors d’un atelier d’écriture à la Maison des Expressions de l’hôpital psychiatrique de Montpellier, dans le cadre de l’association : " Les murs d’Aurelle " :

 

Il tonne. J’entends le tonnerre au-dessus de la terre.
Ce tonnerre, je l’entends.
Ensuite, la pluie, des trombes de pluie.
Titubent les nuages et tanguent comme un bateau
perdu en mer. Puis s’ouvre la terre, se troue la terre
et maintes petites retenues d’eau se forment et se
forment, circulaires. Circulation de l’eau, de l’air.
Il tonne aussi là-bas.
Des cendres retombent, du sang imprègne la terre
et l’eau mêle les corps meurtris à la terrible boue.
Toujours, le tonnerre, je l’entends.

T.C

Un personnage de glace, blanc de glace sur la scène éteinte. Blanc de la banquise.
Eau glacée, bris de glace, le ciel. L’ouragan de mes pensées me lamine, le givre s’est déposé sur mon âme, les larmes de l’eau de mer se brisent sur la grève, les larmes de l’eau de là. Lagune engloutie. Blanc de glace, bris de glace, un personnage jette brutalement la petite fille. Tombe, il tombe brusquement à terre. Non, à l’envers. Blême, le ciel. Océan d’eau et de glace, à la dérive. Il laisse filer la boule de diamant. Il jette violemment la petite fille contre la paroi de verre. Bris de glace. Il s’effondre. Se redresse. Tombe. Retombe. Blanc.

A.

Quelque chose en moi, qui n’avait pas de nom, s’effrayait.
Je travaillais autour de l’ailleurs. Je travaillais autour du nom. Je me tenais
autour. Autour parmi les auteurs. Vautours par milliers. Retour. Re-tour.
Auteur parmi les auteurs. Altura entre las alturas. "Aguila o sol".
Sol-en-ella. Solemne. Sola sin sufrir. Sobria. Sobre, seule, pas folle....
De Maya Kanek aux rives du lac Atitlan, senti que quelque chose en moi,
sans nom, s’effrayait. Plexus solaire. Sol-en-ella. Solemnelle. Senti
quelque chose d’ancien se poser dans le coeur, enfant j’appelais ça mes
oiseaux noirs, ce matin malgré le serrement, l’engorgement, la angostura,
presque l’étouffement, senti l’oiseau se déployer, l’oiseau noir poser juste
une zone fragile, et ce qui n’avait pas de nom avec lui s’envolait. Quelque
chose en moi s’effrayait, commençait à respirer, s’effrayait de quelque
chose qui commençait, qui n’avait pas de nom.

M.

 

Je suis un peigne bleu, rangé dans une trousse au
crochet que j’ai faite moi-même. A côté de moi se
trouve un baton de rouge à lèvres, un miroir, du parfum.
Je sors de ma trousse, deux à trois fois par jour pour
faire un raie et recoiffer des cheveux.
Quelque fois quand je suis âgé une ou plusieurs dents
se cassent. Alors on me jette à la poubelle pour me remplacer.
C’est un triste sort que de mourir ainsi.

N.

01.06.2006

Je me souviens...

Je me souviens de mon chat noir qui avait mon âge et qui est mort.

Je me souviens du chien Charlie la première fois que je l'ai vu à la SPA.

Je me souviens de Eloyde, mon vieux chien qui avait des crises d'épilepsie.

Je me souviens de Carotte, mon premier lapin nain qui buvait de la bière.

Je me souviens des tortues que je faisais tourner sur leur palmier miniature.

Je me souviens de ma chienne Flora qui souriait.

Je me souviens de Sweetie, le rottweiler de ma mère, qui nous défendait de tout.

Clara, 13 ans

Je me souviens du gros Bilal sur son petit scooter.

Je me souviens du clochard que j'appelais Buzenval parce qu'il habitait à cette station de métro, il croyait être le fils de Jacques Mesrine.

Je me souviens de Didik, la racaille gogole qui se tapait la tête en courant et riait comme un petit garçon.

Je me souviens d'un autre clochard qui avait toujours un caddie, il était énorme et gigantesque, il parait qu'il avait gagné au loto, y'a longtemps.

Samantha, 15 ans

Je me souviens que ma mère gueulait sur moi dans tout le quartier.

Je me souviens que ma mère avait un oeil autour du cou.

Je me souviens quand j'étais petit, je mangeais des chewing-gums que je trouvais par terre et j'avais un copain, il collait ses crottes de nez sur les murs de l'école primaire.

Brian, 14 ans

30.05.2006

Dans mon sac...

Dans mon sac, il y a une sacoche rose avec dedans mon mp3 et mes chansons, mes clefs d'ici et de là-bas, mes clopes, un briquet, deux miroirs, des contraventions, une pince à épiler, un crayon noir et un crayon pour les lèvres, un paquet de mouchoirs et mon cahier de cours. Dans mon cahier de cours, il y a des tags, une liste de fringues à acheter, les prénoms que je veux donner à mes gosses, un seul cours (sur l'Algérie), des photos, des paroles de chansons, des extraits de Scarface, des feuilles avec des textes, et des exercices que j'ai pas faits.

Samantha, 15 ans

12.05.2006

Le mot qui sauve

"Imaginez que vous vous trouviez en grand danger. Disons que vous allez mourir. Il ne vous reste qu'un mot. Un seul mot qui pourrait vous sauver. Ecrivez le."

(Françoise Lefèvre)

20.01.2006

Acrostiches d'enfants

(Les premières lettres de chaque vers doivent écrire, à la verticale, le prénom de chaque enfant)

 

Je vais te raconter l’histoire

Un peu bizarre d’une petite fille

Loufoque et foldingue

Il faudra bien l’écouter

Et savoir que c’est moi

(Julie, 10 ans)

 

 

Tu crois qu’un jour

Hier ou bien demain

Il y aura un garçon

Beaucoup plus beau qu’aujourd’hui

Avec les filles à ses pieds

Un peu comme un rêve

Tu crois qu’un jour, ce sera toi

(Thibaut, 11 ans)

 

 

C’est l’histoire de ma vie

Y’a que moi qui la connais

Non, y’a ma famille aussi

Toi, imagine que tu es à ma place

Ha, oui, je sais que ça n’est pas facile

Il faut y arriver

Accroche toi et suis moi

(Cynthia, 15 ans)

02.01.2006

Lis-tes-ratures

La littérature, c’est quand tu lis-tes-ratures.

Le visage du texte, son visage unique, singulier, propre, se dessinera dans les ratures, les cicatrices, les trous, les mots tordus, les mots qui manquent.

Il faudra écrire le monstre, montrer le monstre, le donner à voir, à entendre comme un texte premier, primaire, originel, avec tous les mots qui viendront comme ils voudront, n’importe comment le plus souvent. Mais à force de les entendre, de les dire, de les mâcher, de les relire, de les relier, alors la lis-tes-ratures renaîtra de ses cendres.

26.12.2005

Textes écrits en ateliers sur le thème des mains

(d'après Viviane Forrester)

Des gros doigts boudinés et poilus, avec la paume toujours moite. Je n'aime pas les mains moites, mais j'aime ses mains à lui. J'ai tenu toute entière dans une seule de ses mains. Je venais de naître, je ne l'appelais pas encore papa mais je savais déjà que cette main là, il ne faudrait jamais la lâcher. Elle était ma seule maison, cette main moite et poilue, rassurante, même quand il mettait les doigts dans son nez. Les mains de sa mère à lui étaient plus sèches, je les aimais tout autant. Mon père dans les mains de sa mère, comme un enfant.
Aurore, 30 ans

J'aurais voulu avoir les mains de mon grand-père, des mains pleines de terre, des mains qui savent guérir les vaches rien qu'en se posant sur leur ventre. Peut-être qu'un jour, ses vieilles mains terreuses s'étaient posées sur le ventre de ma mère (sa fille) comme une vache, et que j'étais né comme ça. Je n'ai pas connu les mains de mon père. Ni le reste. Je ne sais pas d'où je viens, si ce n'est de ces mains là, et du ventre de ma mère qui n'attendait que moi. Aujourd'hui, plus personne pour me tenir la main.
Patrick, 39 ans

 

Citations sur les ateliers d'écriture

« L'atelier d'écriture, c'est cela : apprendre à choisir ses mots. C'est énorme de choisir ses mots. C'est le début d'une existence ». Jeanne Benameur

"J'aurais beau dire tout ce que je veux, je ne saurais jamais pourquoi on écrit et comment on n'écrit pas". Marguerite Duras

« La langue appartient à ceux qui l'écrivent, même fautivement, même en balbutiant. Et c'est à nous de l'enseigner à quiconque subit la dépossession et l'exclusion comme un manquement aux droits fondamentaux » Hubert Haddad

« La langue travaille celui qui la travaille » Claude Simon

« J'aime les mots ressemblant à des outils en fer battu et qu'on a bien en main seulement après les avoir longtemps tournés et retournés ; les mots qui sentent la colle et la sueur parmi quoi ils ont tourné. En eux, on croit toucher le polissage et éprouver la résistance d'exister, le travail d'être, le dur métier de vivre » Michel Schneider

“ Ces mots-là parlent en votre nom, défendez-les, défendez-vous. Si le texte ne vous ressemble pas, travaillez-le, qu'il soit “vous ” davantage, nous sommes partis en voyage pour trouver parmi ces luttes et ces décombres, sur les places fumantes, votre propre langage ” Elisabeth Bing

« Les paroles sont toutes faites et s'expriment. Elles ne m'expriment point. C'est alors qu'enseigner l'art de résister aux paroles devient utile, l'art de ne dire que ce qu'on veut dire, l'art de les violenter et de les soumettre. Donnez tout au moins la parole à la minorité de vous-mêmes. Soyez poètes » Francis Ponge

« Aller ensemble vers ce qui n'a jamais été dit », François Bon

« Le texte vient de la misère. Il vient de l'asile, de la ségrégation, de la frustration, de la maladie (... ) On peut dire que le texte vient de la mort. Il est une façon pour les morts de continuer à vivre. Lorsque j'écris, je n'écris pas moi seul. J'écris avec vous, avec vos mots, avec votre aide. (...) Mais ces mots nous ont été légués (...) La face cachée des mots ne nous fait pas seulement revenir à notre enfance, mais à nos parents et nos grands parents, à tous nos ancêtres de proche en proche jusqu'aux animaux et autres, cette face la plus cachée de notre vie ». Michel Butor

« Où est notre première souffrance ? Elle est née dans les heures où nous avons entassé en nous des choses tues » Gaston Bachelard

"L'écriture c'est du silence. Une autre façon de parler" Françoise Lefèvre

"Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d'eux" René Char

Autoportraits d'enfants en ateliers

Je suis mystérieux, je suis un fou, mais qui est fou, moi ou vous ?
Je suis cruel, mais qui est cruel, moi ou vous ?
J'ai un pouvoir magique, mais qui a un pouvoir magique, moi ou vous ?
Je suis millionnaire, mais qui est millionnaire, moi ou vous ?
Je suis costaud, mais qui est costaud, moi ou vous ?
J'écris lentement, mais qui écrit lentement, moi ou vous ?
Je suis Adrien, mais qui est Adrien, moi ou vous ?
Adrien (11 ans)

Si j'étais un animal, je serais un Centaure
Si j'étais un métier, je serais travailleur à la DDE
Si j'étais un pouvoir, je saurais me transformer en tout ce que je veux
Si j'était mon endroit préféré, je serais une cabane perchée et protégée
Si j'étais mon plus grand rêve, je serais un dragueur
Laurent (7 ans)

Fragments de textes de Cynthia, 15 ans, placée par la DDASS depuis 10 ans

Le décor est très naturel, tout ce qu'il y a de plus naturel. Des arbres, le ciel est dégagé, le soleil tape fort ! Ca se passe sur un bateau, le long d'une rivière. La dame qui est dessus porte un pull violet et un pantalon de couleur beige. Elle a les cheveux tirés en chignon. Le visage très marqué ! La photo a été prise avant sa mort, tu crois. Cette dame est en réalité ta grand-mère : Yvette Artus. Tu te demandes pourquoi tu as eu cette photo ? Pourquoi toi ? Pourquoi pas une autre personne ?

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Un doudou ! Ton doudou ! Comment ne pas l'oublier !Tu te rappelles, tu devais avoir à peine deux ans et tu étais « tombée amoureuse » (oui, tu crois qu'on peut dire ça) de ton doudou.

C'était un petit lapin rose avec une oreille bleue. Il avait dans sa main quelque chose que tu aimais prendre tout contre ta joue ! Ce quelque chose était un autre petit lapin.
Le soir en t'endormant, tu mettais ton pouce à la bouche, tu prenais ton doudou et tu t'endormais plus facilement.

Des fois encore, il te semble le revoir. Dans les moments durs, tu prends ton ours en peluche et tu essaies de te souvenir de ton petit lapin rose.

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Tu n'étais qu'une enfant. Tu n'avais alors que six ans à cette époque. Tu revenais de l'école toute seule car tes parents ne pouvaient pas ou n'étaient pas venus te chercher.
Résignée à faire le voyage seule, tu te donnes du courage en chantant :
« Une souris verte qui courait dans l'herbe, je l'attrape par la queue, je la montre à ces messieurs... »
Le long de l'allée, tu observes les maisons en te demandant qui pouvait y vivre.
En avançant, l'une d'entre elles te tape dans l'œil. C'est une maison très simple ; elle comporte un petit jardin très mignon, avec une balançoire, un toboggan et le plus marrant, c'est que la dame a mis plein de petits nains de jardin. Dans ce jardin, tu vois deux enfants et leur mère jouant ensemble. A ce moment, tu te dis :
_ Ce que je voudrais être comme eux !
Mais voilà, toi tu n'es pas eux et c'est cela qui te fait de la peine.
Au bout d'un bon quart d'heure, tu arrives chez toi. Une fois à l'intérieur, tu vois plein de messieurs habillés en bleu. Tu les observes et enfin te retournes et demandes :
_ Maman, c'est qui les messieurs ?
_ Ma chérie, c'est des gens qui vont te prendre toi, Anthony et Mélissa pour vous amenés, dit-elle.
Mais tu ne voulais pas partir. Alors pour finir, les « hommes bleus » t'ont pris toi, ton frère et ta sœur et vous ont mis en familles d'accueil.

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Il y a de la musique, l'eau qui coule, des bruits contre les murs (des gens qui frappent aux murs), des cris, des hurlements, des engueulades.
Toi tu es en train de faire tes devoirs sur ton lit pendant que ta camarade, elle prend sa douche. Tu aimerais bien que ce soit plus calme donc tu décides de te lever et de baisser la musique. A ce moment là ta camarade sort et vous vous mettez à parler et toi tu abandonnes tes devoirs. Parmi tout ce vacarme, une conversation arrive quand même à se glisser.

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Il y a beaucoup de choses qui font que je ne peux te dire tout ce que je voudrais. Mais celle qui ait la plus chiante, c'est la distance.
T'as vu, depuis que je suis placée, je n'ai pu parler qu'aux familles d'accueil ou aux assistantes sociales ou là encore aux éducs.
Mais moi t'as vu c'est à toi que je voudrais dire tout ce que je leur dis à eux.
Le téléphone c'est bien mais le meilleur moyen de te dire ce que j'ai à te dire, c'est de le dire en face.
Alors s'il te plait, fais quelque chose pour te rapprocher de moi.